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Quelle culpabilité?
Les allemands et le nazisme selon Arendt, Jaspers et Tillich

 

[ Note préliminaire : les références sont données entre crochet dans le texte.
Le premier chiffre renvoie au numéro affecté au titre dans la bibliographie en fin du texte]

Je vais m’arrêter sur un cas historique concret d’ambiguïté existentielle, plus précisément d’ambiguïté éthique. Il s’agit du problème de la culpabilité de l’Allemagne et des allemands telle qu’il se pose à la fin de la seconde guerre mondiale. Je l’examinerai à partir des écrits de Karl Jaspers, Hanna Arendt et, bien sûr, Paul Tillich. Ils ont tous les trois en commun, en plus de leur origine allemande et de leur formation philosophique, d’avoir été existentiellement aux prises avec le nazisme et d’avoir décidé de changer de nationalité. Ma communication aura deux parties. La première sera historique et situera le contexte de ces écrits et de leurs auteurs. La deuxième sera éthique et portera sur le fonds, sur le contenu et les orientations de leur réflexion.

 

Les textes et leur contexte

Trois itinéraires

Je commence par de brèves indications biographiques et bibliographiques.

Karl Jaspers (1883-1969), professeur de psychologie puis de philosophie à Heidelberg, a toujours été défavorable au nazisme et il a épousé une juive. En 1937, il est interdit d’enseignement, et en 1938 de publication. Il n’émigre pas, alors que sa notoriété lui aurait permis de le faire assez facilement. Il ne participe pas non plus à la résistance intérieure. Il vit constamment sous la menace d’une arrestation, mais il reste suffisamment discret et a assez de chance pour y échapper. La guerre se termine en mai 1945. Dès le semestre d’hiver 45-46, Jaspers récupère sa chaire et donne à l’Université de Heidelberg, qui est en zone d’occupation américaine, un cours sur la situation spirituelle en Allemagne dont la partie qui traite de la culpabilité est publiée en 1946. Il s’exprime donc vraiment très près des événements et au moment où se met en place un programme de dénazification que bien des collègues de Jaspers supportent mal et auquel beaucoup arriveront à se soustraire. Ses propos ont une tonalité assez grave. On sent qu’il s’efforce de trouver des mots justes qui à la fois correspondent à la situation, rendent bien compte de sa réflexion et puissent être entendus et accueillis par ses auditeurs. En 1948, trois ans plus tard, Jaspers, mal à l’aise en Allemagne [1, p.50], est nommé professeur à Bâle et il prend alors la nationalité suisse.

Hannah Arendt (1906-1975) appartient à une famille juive laïcisée. Elle est très consciente, en tout cas à partir de 1929, d’une judéité qu’elle assume et revendique. Elle a été très proche d’Heidegger qu’après guerre elle a défendue contre ceux qui lui reprochaient ses liens avec le nazisme. Elle a noué des relations amicales avec le couple Jaspers à la suite de sa thèse de doctorat dont Karl a été le directeur ; une partie de leur correspondance a été publiée. En 1933, à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, commence pour elle une période compliquée, agitée, errante et pénible, où elle se déplace beaucoup, connaît de brefs épisodes d’internement et des périodes de relative misère. En 1940, elle part aux États-Unis avec son mari, qui est, comme elle, philosophe du politique et juif allemand. Après un bref retour en Allemagne, elle prend la nationalité américaine en 1951. Elle aborde le thème de la culpabilité dans des articles parus entre 1945 et 1964. Elle est habitée par ce que dans une lettre écrite en 1952 au mari d’Hannah, Jaspers appelle une « terrible colère », dont on peut se demander si elle aiguise sa lucidité ou si au contraire, comme le laisse entendre Jaspers, elle altère son « sens de la justice » [1, p. 61].

En 1933, Paul Tillich (1886-1965), qui, comme Jaspers, a épousé une juive, enseigne la philosophie à Francfort. Il a exprimé et théorisé dans des articles et ouvrages ses convictions socialistes. Les nazis le démettent de ses fonctions. Comme Arendt plus tard, mais dans des conditions beaucoup faciles, il s’exile aux États-Unis où il occupe un poste d’enseignant. Il s’y occupe activement d’une organisation d’aide aux réfugiés politiques allemands. Il est naturalisé américain en 1941 (avant que les États-Unis n’entrent en guerre) et il écrit des textes pour des émissions que les radios alliées diffusent en 1942 et 1943 vers l’Allemagne. Il traite de la culpabilité allemande dans plusieurs de ces émissions. Il y revient plus tard dans des conférences et des écrits qui s’échelonnent de 1952 à 1965. Si dans les allocutions du temps de guerre, s’expriment parfois avec véhémence et éloquence, la colère et l’horreur que ressent Tillich, par contre les textes postérieurs prennent de la distance ; ils analysent et argumentent sans émotions ni indignation apparentes ; ce ne sont plus des textes de combat, mais de réflexion. Leur tonalité fait contraste aussi bien avec l’embarras et la désolation de Jaspers et qu’avec la passion et la révolte d’Arendt. Si je n’ai rien trouvé sur d’éventuelles relations de Tillich avec Jaspers, par contre il a eu des échanges épistolaires, à vrai dire assez maigres, avec Arendt [4, p. 125-131].

Les allemands en 1945

Les textes auxquels nous nous référons s’inscrivent dans le contexte du nazisme, de sa défaite et de sa condamnation, même si Arendt élargit plus tard ses analyses à d’autres situations telles que la lutte des noirs américains ou la guerre du Viet-Nam.

En 1945, on découvre l’ampleur et l’horreur des atrocités nazies qui dépassent tout ce que l’on avait su, pressenti ou imaginé. On se demande s’il faut en rendre responsable et déclarer coupable l’ensemble de la population allemande. Cette question se pose en des termes inédits, qui semblent ne pas vraiment avoir de précédent historique. En 1919, le traité de Versailles a bien déclaré que l’Allemagne et ses alliés avaient voulu et déclenché les hostilités ; les autres pays belligérants n’avaient fait que se défendre contre une agression unilatérale. Je cite l’article 231 : « Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l'Allemagne reconnaît que l'Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l'agression de l'Allemagne et de ses alliés » [cité d’après internet]. Cet article, que les alliés estimaient modéré, entendait justifier ou fonder en droit l’exigence d’une réparation des dommages civils de guerre. Qu’on déclare qu’ils étaient la seule cause de la guerre a créé un sentiment d’injustice et de rancœur chez la plupart des allemands ; ils estimaient les autres nations avaient joué un rôle non négligeable dans le processus qui aboutit à la déclaration de guerre, ce que pensent d’ailleurs de nombreux historiens. Quoi qu’il en soit, le traité de Versailles parle de responsabilité, pas de culpabilité. Quand, aux articles 227 et 228, il mentionne des crimes de guerre, il s’agit d’actes individuels et non d’une entreprise collective ; on accuse des personnes non pas des nations en tant que telles. Il y a eu peu de condamnations à ce titre : 13 sur 901 dossiers soumis à la justice.

A la fin de la seconde guerre mondiale, on se trouve dans une situation très différente, ce que Paul Tillich et Karl Jaspers soulignent l’un et l’autre [8, p. 77-79, p. 108-110, p. 219 ; 6, p 59-60]. D’une part, la responsabilité du conflit ne fait cette fois-ci aucun doute : c’est bien Hitler qui l’a provoqué. D’autre part, le crime de guerre n’est plus le dérapage de quelques-uns, mais a été pensé, délibéré et organisé; il n’est plus un accident atroce et malheureux, il est devenu un système horrible conçu par une idéologie monstrueuse. Chez Arendt, le nazisme prend une figure et une grandeur quasi apocalyptiques [2, p. 39-42]. Il est d’une autre nature que tout ce qu’on avait connu auparavant; avec lui surgit le mal radical ou absolu.

Qu’en pensent et que ressentent les allemands ? J’ai noté durant le deuxième semestre de 1945, deux réactions dont il ne faut pas exagérer l’importance, mais qui me paraissent cependant représentatives.

La première date du 23 août. L’assemblée des évêques de l’Allemagne réunis à Fulda déclare déplorer profondément les horreurs qui se sont produites sous le régime national-socialiste, que ce soit en en Allemagne ou dans les pays occupés. Elle aborde le problème des compromissions qui les ont rendu possibles. « Beaucoup d’Allemands, dit-elle, même dans nos rangs, se sont laissés tromper par les doctrines fausses du national-socialisme ... Une responsabilité lourde pèse sur ceux qui auraient pu empêcher de tels crimes par leur influence et qui non seulement ne l’ont pas fait mais ont rendu possible ces crimes et se sont déclarés par là solidaires des criminels ». Elle reconnaît donc des fautes individuelles, qu’elle module. Il y a ceux qui ont adhéré au nazisme et l’ont activement soutenu ; ils ont fait ce qu’ils ne devaient pas faire. Il y a ceux qui sont restés passifs ; ils n’ont pas fait ce qu’ils devaient faire. Par contre l’assemblée des évêques refuse une culpabilité collective du peuple allemand. « Dans un souci de justice, dit-elle, la culpabilité doit être vérifiée au cas par cas, systématiquement et partout, afin que les innocents n’aient pas à souffrir avec les coupables » [cité d’après internet].

La seconde réaction émane des protestants. Les 18 et 19 octobre 1945, le Conseil de l’Eglise évangélique en Allemagne, réuni à Stuttgart, publie une Déclaration qui souligne la dimension collective de la faute. Elle ne dit pas : « il y a parmi les nôtres des coupables », mais « nous sommes tous coupables ». Je cite : « C’est avec une profonde douleur que nous déclarons : par notre faute, d’indicibles souffrances se sont abattues sur beaucoup de peuples et de pays … bien qu’ayant lutté durant de longues années contre … le régime effroyable du national-socialisme, nous nous accusons de n'avoir pas porté témoignage plus courageux, de n’avoir pas prié fidèlement, de ne pas avoir eu une foi plus joyeuse, et un amour plus fervent ». Les rédacteurs de cette Déclaration sont des membres de l’Eglise confessante, qui se sont opposé au nazisme et ont été sanctionnés parfois durement, comme le pasteur Martin Niemoller qui a passé sept ans en camp de concentration. Malgré leur résistance et bien qu’ils soient victimes, ils se considèrent spirituellement et religieusement impliqués par ce qui s’est passé. Même ceux qui n’ont pas commis de crimes et qui ont politiquement combattu le régime hitlérien ne sont pas indemnes. Ce texte a eu un grand retentissement dans les milieux protestants européens et américains. Il a contribué à rétablir entre les églises des diverses nations des relations fraternelles (alors qu’après 1919, elles avaient été exécrables). En 1948, se constitue Conseil Œcuménique des Eglises, constitution en partie rendue possible selon premier secrétaire, le pasteur Visser’t Hooft, par cette Déclaration [14, p. 244-246].

L’attitude des alliés

Quelle est, en 1945, l’attitude et la politique des alliés envers les allemand ? Elle se caractérise pas ce qu’on appelle la « dénazification », un mot et un concept qui apparaissent dès 1942 et dont la conférence de Postdam, fin juillet 1945, précisera le contenu. En plus de l’abolition de lois promulguées par le régime hitlérien, la dénazification comporte trois volets : judiciaire, administratif et éducatif.

D’abord, on entend juger et condamner en bonne et due forme les crimes nazis dans des procès juridiquement aussi réguliers que possible. Ainsi, les hauts dignitaires du troisième Reich comparaissent devant le tribunal international de Nuremberg crée en août 1945 ; le procès commence le 18 octobre de la même année. Le procureur américain, Robert Jackson, précise qu’il ne s’agit pas « d’inculper tout le peuple allemand » [6, p. 62], mais des personnes qui ont commis des crimes, pas seulement des crimes de guerre, mais aussi des crimes contre la paix, ce qui est une nouveauté juridique. Le parti nazi et les S.S. sont considérés comme des organisations criminelles et en avoir été membre rend donc coupable.

Le deuxième volet et administratif. Il s’agit d’épurer l’administration allemande, de la purger de toutes les personnes qui ont servi le régime ou ont collaboré avec lui. On soumet la majeure partie des fonctionnaires à des interrogatoires et à des questionnaires. La plupart l’ont très mal vécu ; ils ont eu le sentiment de mesures vexatoires, arbitraires et injustes. En fait, il y a eu relativement peu de révocations, car on avait besoin de leurs compétences pour administrer le pays. Hanna Arendt note qu’on trouve d’anciens nazis dans les plus hautes sphères du nouvel État allemand, y compris dans les milieux très proches du chancelier Adenauer [3, p. 100, p. 297, p. 306].

Le troisième volet, l’éducatif, est celui qui au départ pouvait sembler le plus difficile, mais qui a été, en fin de compte, le mieux réussi. Tout un travail de recherche et d’information a été entrepris sur ce qu’a fait le régime nazi et il a ruiné en grande partie et assez profondément l’attrait que pouvait exercer cette idéologie. C’est ce que Tillich appelle « la décontamination de l’âme allemande de l’effroyable poison qui lui a été injecté » [8, p. 191].

Sans exclure une responsabilité collective, officiellement les alliés privilégient, selon la tradition juridique occidentale, la culpabilité personnelle. Par contre, beaucoup d’intellectuels (ainsi le germaniste français Edmond Vermeil) se demandent comment interpréter le nazisme : est-il un accident, une maladie, une déviation ? Ou est-il le fruit de la culture et de l’âme allemandes, en est-il le produit et l’aboutissement logiques? Dans ce second cas ce n’est pas tel ou tel allemand, mais c’est l’Allemagne en tant que telle qui est coupable.

 

Les ambiguïtés de la culpabilité

Après cette mise en perspective historique, j’en arrive à ma deuxième partie qui va traiter du problème de fonds : peut-on considérer que tous les allemands sont responsables des crimes du régime nazi ? Réfléchir à cette question plonge dans toutes sortes d’ambiguïtés qui interdisent une réponse simple. Il est d’autant plus remarquable qu’en dépit de quelques différences, il y ait une large convergence dans les analyses et les réflexions de nos trois auteurs. Je les résume et les synthétise en cinq points.

Admettre qu’on est coupable

Ils demandent aux allemands de ne pas tomber dans l’erreur de 1919, de ne pas nier leur responsabilité et d’accuser les autres [8, p. 238, p. 243 ; 6, p. 59-60]. Il leur faut reconnaître erreurs er crimes. On ne doit certes pas assimiler l’Allemagne et le nazisme. Le nazisme (même si certains traits du caractère allemand ont pu le favoriser [8, p. 93, p.157) n’est pas le fruit de la culture germanique arrivée à maturité, au contraire il la contredit, la nie et la dévaste [2, p. 40 ; 8, p. 119-123]. Il s’en est pris d’abord aux allemands. Ils ont été le premier peuple à avoir été attaqué et vaincu, le premier à avoir été réduit en esclavage et à avoir subi une tentative de destruction de ses structures, de sa culture et de son esprit [8, p. 77, p. 78, p. 189]. Du coup la défaite, aussi douloureuse soit-elle, est paradoxalement pour lui aussi une libération [8, p. 69, p. 114, p. 162, p. 173-176]. Il n’en demeure pas moins, qu’à la différence d’autres peuples, en même temps que victime, le peuple allemand a été bourreau [8, p. 140, p. 142]. Quand il n’a pas applaudi le tyran, il l’a laissé agir, souvent avec une satisfaction secrète, et il a été entre ses mains un outil efficace pour ses entreprises criminelles [8, p.190].

À la fin de la guerre, beaucoup d’allemands ont tendance à trouver excessives et injustes les accusations des alliés. Le pasteur Visser’t Hooft, secrétaire général du Conseil Œcuménique (encore en formation) rapporte des propos qu’il a entendus en août 1945 : « les crimes [ont] été commis par quelques homme pervers … la nation allemande [n’est] pas responsable … de toutes façons les pays [sont] tous coupables des souffrances causées par la guerre » [14, p. 244-246]. Nombreux sont ceux qui ont le sentiment qu’ont les condamne parce qu’ils ont été vaincus et non en raisons d’atrocités « hors norme », ce qui leur permet de garder, au prix de bien d’ambiguïtés, une bonne conscience et une certaine estime d’eux-mêmes [8, p. 106-107].

Jaspers et Arendt dénoncent cette attitude. Ils réfutent les unes après les autres les échappatoires possibles ; on ne doit pas nier, atténuer, excuser ce qu’on fait les allemands mais le reconnaître et le regarder en face [6, p. 64-68, p. 90-120 ; 2, p. 55-57, p. 96-98]. De son côté, Tillich, distingue le sentiment de culpabilité de la culpabilité objective [13, p. 120]. Beaucoup, dit-il, refoulent ou éliminent le sentiment de culpabilité par divers moyens : par exemple, en ignorant volontairement, en ne voulant pas savoir ce qui est arrivé ; ou encore en ne s’en souvenant pas, en ne le gardant pas en mémoire ; ou en accusant les autres ; ou, enfin, en se persuadant que les crimes nazis ont été punis et expiés par les souffrances qu’a subies le peuple allemand du fait de la guerre [7, p. 5 ; 8, p. 157 ; cf. 6, p. 116-117 ; 2, p. 54]. La peine aurait largement compensé et effacé le crime. À ce propos, en théologien, Tillich note que si la compensation ou l’équilibre entre la punition et la faute est effectivement un principe de droit, la justice, en tout cas telle que l’entend la Bible, a un tout autre sens : elle consiste à rétablir ou à restaurer une relation détériorée, ce qui suppose « la reconnaissance et la suppression des causes de l’injustice » [7, p. 6].

Loin de fuir et de nier, sous prétexte qu’elle est ambiguë, sa faute, l’Allemagne doit l’assumer. C’est la condition de son redressement [8, p. 143-146 ; 6, p. 44, p. 89, p. 121].

La dimension personnelle de la culpabilité

Pour nos trois auteurs, chacun est personnellement responsable de ce qu’il a fait et doit être sanctionné en conséquence. On ne peut pas rejeter la faute ou le crime qu’on a commis sur le groupe auquel on appartient, que ce soit l’armée, le parti ou la nation. Les instructions reçues de son gouvernement ou de sa hiérarchie n’innocentent en rien le soldat ou le fonctionnaire allemand qui a contribué à l’extermination des juifs à Auschwitz ou Dachau. « La formule « un ordre est un ordre » ne peut jamais avoir de valeur décisive », écrit Jaspers [6, p. 46], même s’il admet qu’on puisse considérer comme une circonstance atténuante la contrainte de la discipline militaire. Arendt préfère parler de « responsabilité collective » ; elle redoute que la notion de culpabilité collective élimine la culpabilité personnelle et qu’elle soit une justification commode pour l’acquittement des criminels [2, p. 27-28 ; 3, p.199] ; on ne peut pas considérer Eichmann comme un « infime rouage » - donc à peine coupable - d’un système criminel [2, p. 94-95]. Tillich souligne que dans une nation ou un groupe, il y a bien des structures de pouvoir, mais pas une unité analogue à celle d’un « soi centré » [9, p. 625-626 ; 13, p. 58-59 ; 10, p. 116-117]. Quand mon bras fait quelque chose, c’est moi qui le fais et mon geste engage ma personne tout entière. Par contre, ce que fait un compatriote, un collègue, un membre de mon Église, ce n’est pas moi qui le fais. Quelle que soit la force des liens et des solidarités, on a affaire à des centres de décisions différents. On commet donc une injustice en condamnant quelqu’un pour des actes qu’il n’a pas personnellement commis, dont il n’a pas eu connaissance ou qu’il n’avait pas les moyens d’empêcher. On ne saurait sérieusement imputer les crimes des nazis, précise Tillich, « à l’ensemble de la nation allemande ; elle concerne un nombre limité de groupes et d’individus » [7, p. 4 ; cf. 2, p. 93,94 et 6, p. 53-55]. Il importe, souligne Jaspers, de ne pas penser « en bloc », par « catégories collectives » ou par « rubriques générales » [6, p. 61-62, p. 69]. Ce serait une erreur de faire de tous les allemands des nazis, comme le souhaiteraient ces derniers qui entendent que leur défaite soit l’anéantissement de l’Allemagne tout entière [2, p. 21-24 ; 8, p. 79]. Pourtant, chaque allemand porte personnellement une part plus ou moins grande de responsabilité et est donc pris dans ce que Tillich appelle une « culpabilité tragique », en ce sens que le mal commis n’a pas été directement cherché, mais arrive en contrecoup d’une autre visée. Tillich la distingue de la culpabilité des nazis qui veulent et font le mal pour lui-même. Cette culpabilité-là est « diabolique », ou, plus exactement, elle se situe « à la frontière de l’humain et du « diabolique » [8, p. 42].

La dimension collective de la culpabilité.

Si la culpabilité a une dimension personnelle irréductible, elle a aussi une dimension collective qui n’excuse pas les individus ni n’efface leurs fautes personnelles. Loin de s’exclure, les deux dimensions se recoupent, se chevauchent et s’entrecroisent. Les décisions de ceux qui gouvernent impliquent, qu’ils le veuillent ou non, les gouvernés. « Citoyen d’un Etat, déclare Jaspers, je dois assumer les conséquences des actes accomplis par cet État … Chaque individu porte une part de responsabilité dans la manière dont l’État est dirigé » [6, p. 46]. De même Tillich écrit : « tous les individus d’une nation sont responsables de l’existence du groupe qui gouverne » [8, p. 190 ; 9, p. 625]. Personne, affirme Arendt, « ne peut rien réaliser de bon ni de mauvais sans le concours » des autres [2, p. 104]. On doit certes moduler les responsabilités ; elles sont plus ou moins grandes selon les cas, mais elles ne sont jamais nulles. Aucun allemand n’est totalement innocent de ce qui s’est passé [8, p. 37, p. 179, p. 181-182, p. 189, p. 190-191, p. 210, p. 227, p. 246-247].

On ne peut pas ni assimiler purement et simplement le peuple allemand avec le nazisme ni totalement l’en dissocier. Que le tortionnaire nazi soit personnellement un criminel ne rend pas innocents les autres allemands. Ceux qui n’ont ni assassiné ni supplicié ont pourtant soit soutenu le régime, soit l’ont laissé faire et en sont devenus du coup complices, soit n’ont pas su l’empêcher d’agir criminellement. Certains ont voté pour Hitler en 1933 par aveuglement, sans imaginer ce qui allait arriver (tel le pasteur Niemoller, devenu ensuite très vite un opposant résolu et courageux au nazisme). D’autres ont été passifs, n’ont pas réagi par paresse, par peur ou par indifférence (voire avec une secrète satisfaction). Même les adversaires déclarés du nazisme portent une part de culpabilité parce qu’ils ne sont pas parvenus à lui faire barrage et que leur opposition a été inefficace. En 1952, à Berlin Tillich, rejoignant, mais avec un vocabulaire moins piétiste, la Déclaration du Conseil de l’Eglise évangélique citée plus haut, dit à ses auditeurs : « je n’ai jamais manqué d’expliquer à mes amis en Amérique que je me sentais coupable au sens de responsable de ce qui est arrivé. Pourquoi ? Parce que durant les années où ont été commis ces crimes ..., nous n’avons pas été assez forts pour les empêcher. Et nous ne nous sommes pas assez sacrifiés nous-mêmes, même quand nous avons protesté et sommes donc devenus émigrants ou victimes ». La faute pèse d’abord sur les allemands, mais elle concerne aussi, bien qu’à un degré moindre, les autres peuples. Dans les années 30, si la France, la Grande Bretagne et les États-Unis avaient eu une politique plus résolue et plus lucide, Hitler n’aurait pas probablement pas pu poursuivre aussi loin son abominable entreprise. Si la culpabilité n’est pas également partagée par tous, personne n’en est totalement exempt ou indemne. Aucun individu n’est totalement étranger aux situations qui se produisent dans le monde : « nous devons, écrit Arendt, prendre sur nous la responsabilité de tous les crimes commis par les hommes et les peuples doivent assumer la responsabilité des forfaits commis par d’autres peuples » [2, p. 33, p. 204].

Cette imbrication du personnel et du collectif crée des situations foncièrement ambiguës. Arendt les met en valeur dans un thème qu’elle développera à propos du procès Eichmann et qui fera scandale : le paradoxe du criminel à la fois monstrueux, horrible et banal, ordinaire [2, p. 30]. Il est un « responsable irresponsable » écrit-elle [2, p. 26-27].. Le nazisme est un système qui rend toute le monde criminel ; il organise une « complicité générale » et crée ainsi une « communauté nationale du crime » [2, p. 22-27]. Dans le même sens, à la radio, à la fin de la guerre, Tillich dit à ses auditeurs allemands : en même temps vous êtes coupables et innocents ; en même temps, vous avez mérité et n’avez pas mérité l’épouvantable catastrophe qui vous frappe [8, p. 213, p. 238]. Ces ambiguïtés s’inscrivent dans le cadre de deux des tensions bipolaires qui selon Tillich structurent l’existence humaine : celle entre la destinée (ce que nous ne maîtrisons pas et qui s’impose à nous) et la liberté (jamais nous ne sommes totalement contraints), celle entre l’individualité (chaque personne est un sujet « pleinement centré ») et la participation (chaque personne est un élément d’un « être communautaire » qui fait d’elle ce qu’elle est). Que l’être humain soit une « liberté finie » implique qu’il n’est ni totalement responsable ou coupable, ni complètement irréprochable et innocent [11, p. 177-178, p.184-185 ; 13, p. 63].

Cette dimension à la fois personnelle et collective de la faute, Jaspers la désigne par l’expression de « culpabilité politique » On peut discuter de sa justesse. Ne faudrait-il pas parler ici de responsabilité, un terme que Jaspers trouve trop faible, plutôt que de culpabilité [1, p. 180] ? À Berlin, en 1952, Tillich précise qu’il se sent « coupable en tant que responsable » et il explique qu’ici « la culpabilité désigne l’échec de la responsabilité » [7, p. 4]. Quelques années plus tard, il rejette catégoriquement la notion de « culpabilité collective », pourtant très présente dans ses allocutions de guerre (par exemple dans 7, p. 179, où Tillich nuance : « something like collective guilt »), tout en maintenant fermement celle d’une responsabilité générale [12, p. 58 ; 10, p. 116-117]. Il reconnaît cependant que la frontière entre ces notions est floue et poreuse. « Il est souvent difficile, écrit-il en 1942, de distinguer le coupable de l'innocent. La séparation n'est pas évidente » [8, p. 37]. De même, Arendt écrit que « la frontière séparant les criminels des gens normaux, les coupables des innocents a été … effacée » [2, p. 26]. Les distinctions entre plusieurs sortes de culpabilité aident à analyser et à comprendre ce dont il s’agit, mais ne doivent pas faire oublier qu’il y a interdépendance et interactions entre elles, et donc une irréductible ambiguïté existentielle. Les clarifications théoriques ne la dissipent pas; elles la mettent plutôt en évidence [6, p. 48].

La culpabilité morale

Voyons maintenant ce que Jaspers appelle la culpabilité morale. Les culpabilités criminelles et politiques ont un caractère objectif et relèvent d’instances extérieures à la personne. Pour la première, il appartient aux tribunaux de la prononcer selon le droit positif. En ce qui concerne la deuxième, les nations alliées ont compétence pour en juger, selon le droit naturel ou droit des gens. Il leur revient de décider des réparations à exiger du vaincu et des sanctions à lui appliquer. Jaspers souligne le droit des vainqueurs et il incite les allemands à s’y soumettre.

Par contre, la culpabilité morale est subjective. Elle relève non d’une instance extérieure mais de la conscience. Elle concerne la relation qu’on a avec soi-même, la manière dont on évalue sa propre personne et dont on juge ses comportements. Selon Tillich, elle exige qu’on sache se regarder soi-même, les autres nous servant de miroir [8, p. 149-153, cf. p. 213 ; 7, p. 5]. Arendt la voit surgir quand dans une sorte de tête à tête solitaire ou de « dialogue silencieux » avec soi (le soi se dédoublant), quelqu’un sent qu’il ne pourra pas vivre en paix « avec » lui-même ou « en compagnie de » lui-même s’il commet telle ou telle action ; passer le reste de ses jours avec le criminel qu’il deviendrait lui paraît insupportable. La conscience, ainsi comprise, ne dit pas: « ça, je ne dois pas le faire », mais « ça, je ne peux pas le faire » [2, p. 102 ; 3, p. 125, p. 137-138, p. 146].

Que la conscience s’éveille ou se réveille et dévoile notre culpabilité morale a pour Jaspers une très grande importance, parce qu’on entre alors dans un processus de repentance, de conversion et de purification intérieures [6, p. 44, p. 121-125] qui permet un nouveau départ, un re-commencement, en termes évangéliques on dirait une « nouvelle naissance ». D’où l’importance du souvenir, soulignée par Arendt, sans lequel il n'y a ni pensée, ni conscience morale [3, p. 142]. En se souvenant, la conscience morale n’enferme pas dans la honte du passé, elle permet une transformation de ce qu’on est et de la situation qu’on vit. Elle ouvre à un avenir différent. On pense au fils prodigue de la parabole, quand il « rentre en lui-même » et revient sur ce qu’il a fait pour s’examiner et changer de conduite. De même, Tillich estime que la repentance est la condition de la re-naissance [8, p. 181, cf. p. 56-57] ; elle ne se borne pas au regret ou à la déploration des fautes commises ; elle en supprime la cause, elle enlève ce qui fait ou a fait obstacle et permet d’aller de l’avant (ce qui dans la situation de 1945 implique le rejet et la condamnation, par les allemands, des criminels de guerre nazis [8, p. 185]).

La culpabilité métaphysique

Jaspers mentionne une dernière culpabilité qu’il qualifie de « métaphysique » et qu’il déclare « inexpiable ». Elle relève de Dieu, unique « instance compétente » pour en juger. Si elle atteint tout être humain, seuls la ressentent ceux qui ont atteint « le domaine de l’absolu et ont fait par là même l’expérience de leur échec ». Elle fonde les autres formes de culpabilité qui disparaitraient si on pouvait l’éliminer » [6, p. 48]. Même si Jaspers ne le signale pas explicitement, la parenté parait évidente avec ce que la tradition chrétienne désigne par le terme de « péché » et on rejoint ce que Tillich appelle l’aliénation existentielle, par quoi il entend la situation de l’homme qui est séparé de Dieu, et n’est donc pas ce qu’il devrait être ; sa vie contredit son essence. Significativement, dans la Théologie systématique, la question de la culpabilité allemande s’insère dans l’analyse de cette aliénation.

On ne trouve pas chez Jaspers une analyse ou une définition théologique de cette culpabilité. Il s’en tient, conformément à son statut de philosophe, à une description phénoménologique qui la rend difficile à distinguer des culpabilités politique et morale. Dans une lettre d’août 1946 Hannah Arendt fait remarquer à Jaspers que, si cette culpabilité relève bien de l’absolu (« où écrit-elle, on ne peut effectivement plus reconnaître aucun juge terrestre »), elle renvoie aussi à la solidarité humaine qui « constitue le fondement politique de la république » [1, p. 51]. Est-ce pour elle une manière d’écarter comme inutile le recours à une transcendance ? Je n’en sais rien. En tout cas son observation ne manque pas de pertinence, car le texte de Jaspers présente la culpabilité métaphysique à partir de la solidarité entre tous les humains qui rend chacun d’eux « co-responsable de toute injustice et de tout mal dans le monde » [6, p. 47 ; cf. 2, p. 33].

« Si nous pouvions nous délivrer de la culpabilité métaphysique, écrit Jaspers, nous serions des anges ». En termes théologiques, nous ne pouvons pas nous justifier et nous sauver nous-mêmes. En avoir conscience brise tout orgueil et transforme « la conscience que l’homme a de lui-même devant Dieu » [6, p. 50]. C’est ce qui rend possible la repentance et le jaillissement d’une « source neuve de vie active ». Il me semble qu’en fin de compte, Jaspers introduit la culpabilité métaphysique, qu’il peine à définir, pour suggérer (il ne le dit pas explicitement) que seule la grâce permet le recommencement qu’il appelle de ses vœux, que seule elle produit la conversion qu’il juge souhaitable et nécessaire.

 

Conclusion

S’interroger sur la culpabilité ne se borne pas à localiser les responsabilités et à en déterminer les niveaux. Une question beaucoup plus profonde et beaucoup plus essentielle se pose, à savoir : Comment restaurer ou reconstruire ce que la faute et le crime ont détruit ? Sur ce point, Arendt me paraît assez pessimiste. Elle pense que le nazisme marque l’entrée dans une nouvelle ère, sans aucune commune mesure avec les temps qui l’ont précédé. Il a détruit les principes et règles sur lesquels pouvait se bâtir une civilisation acceptable. Il a mis en route une « monstrueuse machine de massacre administratif » [1, p. 27-28] qui inaugure un monde de totalitarisme, de terreur et d’inhumanité. Le mal ne s’arrête pas avec l’effondrement du régime hitlérien; il se poursuit de manière insidieuse et continue d’infecter l’humanité. Elle n’est cependant pas totalement pessimiste et espère un ordre politique européen et fédéral [2, p. 43-46 ; 3, p. 98-99], assez proche de certaines des perspectives esquissées par Tillich en 1941 dans trois articles sur les buts de guerre, publiés dans Protestant Digest [voir 5].

Même si le monde d’après-guerre inquiète Jaspers et déçoit Tillich, ils envisagent, d’avantage qu’Arendt, un « après » qui permette de dépasser et de surmonter la catastrophe. Dans la repentance et dans le lien avec Dieu, un « être nouveau » peut surgir, même si c’est de manière toujours fragmentaire et temporaire. Ils sont habités par une confiance et une espérance assez fortes, alors qu’elles semblent non pas inexistantes, mais faibles et fragiles chez Arendt. Est-ce parce qu’elle a le sentiment d’un tournant irréversible de l’histoire plus fortement que Jaspers et Tillich (qui l’ont aussi, mais, me semble-t-il, à un degré moindre) ? Ou bien est-ce lié à son statut de juive, tourmentée par le destin présent et futur d’Israël ? Ou est-ce dû au fait que la transcendance ne joue apparemment pas de rôle chez elle ? En tout cas, elle ne semble pas voir de fin à l’ambiguïté existentielle, alors que Jaspers et Tillich pensent qu’on peut la surmonter, sans pour cela l’éliminer.

André Gounelle

BIBLIOGRAPHIE

(1) ARENDT Hannah et JASPERS Karl, La philosophie n’est pas tout à fait innocente, Payot, 1995.

(2) ARENDT Hannah, Penser l’événement, Belin, 1989.

(3) ARENDT Hannah, Responsabilité et jugement, Payot, 2005.

(4) EHRWEIN Céline « Forces et faiblesses de la réflexion politique de Paul Tillich. Evaluation critique du socialisme religieux à partir de Hannah Arendt » in M. Boss, D. Lax, J. Richard (éd.), Ethique sociale et socialisme religieux. Actes du 15ème colloque international Paul Tillich, Toulouse 2003. Lit, 2005.

(5) GOUNELLE André, « La collaboration de Tillich à The Protestant (1941-1942) », Études Théologiques et Religieuses, 1994/2.

(6) JASPERS Karl, La culpabilité allemande, Editions de Minuit, 1948.

(7) TILLICH Paul, « The Jewish Question : A Christian and a German Problem » (conférence donnés à Berlin en 1952), Bulletin of The North American Paul Tillich Society, 2004.

(8) TILLICH Paul, Against the Third Reich Recueil édité par Ronald H. Stone et Matthew Lon Weaver, The Westminster Press, 1998.

(9) TILLICH Paul, Love, Power and Justice (1954) in MainWorks – Hauptwerke, 3, Walter de Gruyter, 1998.

(10) TILLICH Paul, Political Expectation, Harper, 1971.

(11) TILLICH Paul, Systematic Theology, v.1, University of Chicago Press, 1951.

(12) TILLICH Paul, Systematic Theology, v. 2, University of Chicago Press, 1957.

(13) TILLICH Paul, Ultimate Concern, SCM Press, 1965.

(14) VISSER’t’HOOFT, W.A., Le temps du rassemblement, Seuil, 1975.

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André Gounelle

Professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Montpellier

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