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Luthériens et Réformés
hier et aujourd'hui

Comme vous le savez, l’Église Réformée de France et l’Église évangélique luthérienne de France ont décidé de fusionner pour former l’Église Protestante Unie. À cette occasion, on me demande d’indiquer ce que luthériens et réformés ont en commun et ce qui les différencie. Pour répondre à cette question, j’ai prévu un exposé en deux parties. La première sera historique, un historique simplifié et abrégé ; j’ai retenu seulement deux moments significatifs, d’abord celui des origines au 16ème siècle, ensuite la période contemporaine, fin du 20ème siècle et du début du 21ème. La deuxième partie, plus théologique, portera sur les principales différences de doctrines et de spiritualité entre luthériens et réformés.

Esquisse historique

1. Les origines

Quand ils se réfèrent aux événements qui ont donné naissance à leurs Églises, les protestants disent volontiers « la Réforme » ou la « Réformation », au singulier. Ils ont tort. Au 16ème siècle, il n'y a pas une seule Réforme, mais plusieurs. Voyons les deux qui nous concernent directement, la luthérienne et la réformée.

1. La réforme luthérienne commence dans les années 1517-1519 en Allemagne sous l’impulsion de Martin Luther, moine et professeur de théologie. Luther est un homme inquiet, tourmenté ; comme beaucoup de ses contemporains, il vit dans l'angoisse de la damnation. En étudiant la Bible, il découvre, ce qui l’apaise, que l'évangile annonce le pardon gratuit de Dieu ; il accorde le salut non à des saints, mais à des pécheurs. Bien que nous soyons indignes, inacceptables, Dieu, néanmoins, nous accepte et nous fait grâce. À son époque, l'Église enseignait que pour obtenir l’indulgence de Dieu, il fallait acquérir des mérites, faire des actes pieux (parmi lesquels des dons d’argent). Contre cette théorie des indulgences, Luther en 1517 publie des thèses qui ont un énorme retentissement. On lui fait un procès et en 1521 il est condamné. Mais il dispose de solides appuis politiques et en 1526, l'Empereur se voit obligé d'autoriser les princes de l'Empire qui le désirent à le suivre. En 1530, est convoquée à Augsbourg une diète (une assemblée politique) en vue d'une réconciliation générale. Un collègue et ami de Luther Philippe Mélanchthon rédige un texte, la Confession d'Augsbourg, en espérant que les catholiques l'accepteraient ce qui mettrait fin aux querelles. Ils le rejettent, et, du coup, la division devient définitive. Le luthéranisme s'implante en Europe du Nord, Allemagne et pays scandinaves. Il se définit par six écrits, qu'on appelle les « écrits symboliques ». Luther est l’auteur de trois d’entre eux, deux Catéchismes écrits en 1529, et les Articles de Smalkalde, qui datent de 1536 ; trois autres sont sortis de la plume de Mélanchthon la Confession d'Augsbourg et son Apologie écrits en 1530 ainsi que le traité Du pouvoir et de la primauté du pape de 1536. S'y ajoute la Formule de Concorde (1577-1580) qui après des débats théologiques assez vifs définit un consensus. Le luthéranisme ne se réfère donc pas à l’ensemble de l’œuvre et de la théologie de Luther, mais à ces six ou sept écrits.

2. Passons maintenant aux églises réformées. Leur origine se situe dans les années 1519-1520, en Suisse, à Zurich, sous l'impulsion du curé de la ville Huldrych Zwingli. Zwingli est un lettré qui se rattache au courant humaniste. On appelle « humanistes » au seizième siècle ceux qui étudient les auteurs de l'Antiquité avec des méthodes de lecture rigoureuses. En travaillant le Nouveau Testament en grec, Zwingli constate que l’église s’est éloignée et écartée de son message. Il entreprend donc de rendre conforme à ce que disent les textes la prédication et la pratique religieuses de sa ville. L’évêque de Constance, dont il dépend, veut le sanctionner, mais en 1523 le Conseil de ville et la population de Zurich prennent son parti contre l’évêque. Les villes de Bâle et de Berne se rallient à ses idées et un français, Guillaume Farel, les répand dans le canton de Vaud, à Neuchâtel et à Genève. Après la mort de Zwingli en 1531, le courant réformé se poursuit sous la direction de deux hommes, Bullinger à Zurich et Calvin à Genève. On parle d’Église réformée ou de courant réformé et non pas calviniste, parce qu’il n’a pas son origine chez Calvin et qu’il ne se réfère pas au seul Calvin. Les réformés s’implantent en Suisse, en France, aux Pays-Bas, en Hongrie, puis, un peu plus tard, aux Etats-Unis. On les appelle aussi presbytériens parce que leurs églises sont dirigées par des conseils d'anciens (en grec, presbuteroi qui a donné presbytéral). Une série de textes expriment leurs positions et convictions. Les principaux sont : le Catéchisme de Genève (1545), le Catéchisme d'Heidelberg (1563), la Confession helvétique postérieure (1566), la Confession de La Rochelle (1559-1571).

3. Les Églises luthériennes et réformées n’ont donc pas le même origine ; elles sortent de deux mouvements de réforme distincts, indépendants l’un de l’autre. Il y a entre elles une différence d’accentuation et un désaccord.

La différence d'accentuation est la suivante. Le luthéranisme naît de la question du salut personnel et il se centre sur l’affirmation du pardon de Dieu donné sans conditions. Le courant réformé naît du souci d’une lecture exacte et d’une juste application des enseignements bibliques. Bien sûr, les luthériens donnent aussi de l'importance à la Bible et les réformés au salut gratuit. Il ne s'agit nullement d'une opposition. Cependant le point de départ et la préoccupation dominante diffèrent.

Le désaccord porte sur la Cène. Luther reste très proche de la doctrine catholique, les réformés s'en éloignent beaucoup plus. Luther croit que le Christ est réellement, matériellement présent dans le pain et le vin, alors que pour Zwingli le pain et le vin sont des signes ou des symboles d’une présence qui est intérieure. Cette divergence a empêché les deux réformes de se rejoindre et de s'allier. En 1529, le prince Philippe de Hesse, réunit à Marbourg Luther, Zwingli et le strasbourgeois Bucer (Calvin encore jeune et inconnu n'y participe pas), dans l’espoir d’une alliance générale. Ils en sort un texte en quinze points. Sur les quatorze premiers, l’entente est totale ; par contre, sur le quinzième qui concerne la Cène se manifeste un violent désaccord. La discussion avait été vive. Zwingli avait argumenté, cité des versets bibliques ; Luther le trouvait discutailleur et subtil. Luther avait écrit à la craie sur la table, sous le tapis qui la recouvrait : Hoc est corpus meum. Quand il se sentait fléchir, il soulevait le tapis et disait: « Le pain de la Cène devient corps du Christ ». Et Zwingli le trouvait têtu, borné. Ils se séparent brouillés. Dans les années qui suivent, ce conflit empoisonne les relations. En 1556, Calvin, au cours d’un voyage, fait étape à Strasbourg. Il y avait été pasteur de la communauté française quinze ans auparavant et ses anciens paroissiens souhaitent l'entendre prêcher. Les autorités luthériennes de la ville lui interdisent de présider un culte, parce que, disent-elles, « il professe une autre doctrine que nous sur la Sainte Cène ». En 1561, Catherine de Médicis, régente de France, convoque à Poissy un colloque entre catholiques et réformés français. Pour embarrasser leurs interlocuteurs, les catholiques invitent des luthériens allemands, en qui ils voient des alliés contre les réformés ; mais la longueur du voyage fait que ces luthériens n’arrivèrent à destination qu’après la fin du colloque. Vers 1570, un pasteur luthérien allemand Leysar publie un livre intitulé : « Comme quoi les papistes sont plus en communion avec nous que ne le sont les Réformés et méritent plus notre confiance ». Il y explique qu'il préférerait mille fois se rallier à Rome qu’à Genève, à cause de la doctrine des sacrements.

Dans la deuxième moitié du 16ème siècle, luthériens et réformés forment donc deux Églises rivales, antagonistes, opposées l’une à l’autre. À partir du 17ème siècle et surtout au 18ème, ils se rapprochent en partie à la suite de la Révocation de l'Edit de Nantes qui indigne les luthériens et leur enlève toute sympathie envers le catholicisme. De plus, des réformés français se réfugient en Allemagne, sont accueillis par des luthériens. Les uns et les autres apprennent à se connaître, à s’estimer et découvrent qu’en dépit de leurs différences, il y a entre eux de grandes proximités. Ils ont en commun ce qu’on a appelé les deux grands principes du protestantisme, à savoir l’autorité souveraine des Écritures en matière de foi, et l’affirmation de la gratuité du salut.

2. La situation récente

Faisons maintenant un bond dans le temps pour parler de la situation en France dans les cinquante dernières années. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, luthériens et réformés français se répartissent en quatre églises (je laisse de côté les petites églises dissidentes) :

Premièrement, l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine, église luthérienne ; le culte et le catéchisme s’y font aussi bien en français qu’en allemand (mais de plus en plus en français et de moins en moins en allemand).

Deuxièmement, l’Église Réformée d’Alsace-Lorraine, beaucoup moins nombreuse que la luthérienne implantée dans la région de Mulhouse (historiquement réformée et liée avec Bâle), en Moselle, à quoi s’ajoutent quelques paroisses à et autour de Strasbourg.

Troisièmement, l’Église Réformée de France, qui, des quatre, est celle qui regroupe le plus de membres ; c’est l’Église à laquelle nous appartenons. Elle est née en 1938 de la fusion de plusieurs églises.

Enfin, l’Église évangélique luthérienne de France, petite en nombre, mais très groupée, avec des paroisses au pays de Montbeliard (dont les ducs luthériens du Wurtemberg ont été longtemps les souverains) et à Paris. Le groupe parisien a été considérablement renforcé en 1870 par l’installation d’alsaciens qui avaient opté pour la France.

Pourquoi deux Églises luthériennes et deux réformées ? Parce que dans les départements du Bas Rhin, du Haut Rhin et de la Moselle, les Églises protestantes n’ont pas le même statut juridique que dans le reste de la France. Elles sont reconnues et soutenues par la puissance publique, qui prend à sa charge la majeure partie de leur financement (en particulier le traitement de la plupart des pasteurs ainsi que l’entretien d’un grand nombre d’églises et de presbytères). Par contre, dans le reste de la France, dans la France de l’intérieur comme disent les alsaciens, les Églises réformées et luthériennes vivent sous le régime de séparation de l’Église et de l’État. Elles ne sont pas reconnues par l’État, ne reçoivent pas, sauf rares exceptions, de subventions ; seuls les dons de leurs fidèles les financent. Après la première guerre mondiale, le gouvernement a décidé que la loi de séparation, votée en 1905, alors que l’Alsace-Moselle était allemande, ne s’y appliquait pas. Cette disparité de situation crée en France une véritable frontière ecclésiale qui rend juridiquement impossible une unité institutionnelle entre les protestants d’Alsace-Lorraine et ceux de l’intérieur.

Malgré quelques heurts, d’étroites collaborations se sont établies entre les quatre Églises que je viens de mentionner. Elles ont élaboré ensemble des recueils de cantiques, du matériel catéchétique. Leurs pasteurs font leurs études ensemble dans les mêmes Facultés de Théologies, avec les mêmes professeurs ; ils suivent les mêmes cours puis les mêmes sessions de formation continue ; ils lisent les mêmes livres et les mêmes revues de théologie. Ils passent parfois d’une des quatre églises à l’autre, sans que cela pose de gros problèmes. Des pasteurs luthériens exercent leur ministère dans des paroisses réformées et inversement. De même, les fidèles émigrent et immigrent facilement : un luthérien montbéliardais qui s’installe à Dijon devient membre de l’Église Réformée et un grenoblois réformé qui va habiter à Sochaux devient membre d’une Église luthérienne. Dans la région parisienne, fréquemment des protestants choisissent la paroisse géographiquement la plus proche de leur domicile, qu’elle soit luthérienne ou réformée.

Il en est résulté un entremêlement, un enchevêtrement, des croisements qui font qu’on a parfois de la peine à distinguer les uns des autres. Je me souviens d’une assemblée luthéro-réformée à Dole où des pasteurs luthériens de Montbeliard soutenaient des positions typiquement réformées qui auraient fait bondir leurs ancêtres ; quelques mois après, j’ai entendu dans un synode de la Côte d’Azur, un pasteur réformé soutenir avec vigueur un point de vue très luthérien en rupture avec la théologie réformée classique. Autrement dit, aujourd’hui en France, on rencontre peu de purs réformés ou de purs luthériens, mais plutôt des mélanges, des mixtes, des hybrides.

Cette situation a évidemment conduit à s’interroger sur la possibilité d’une unification. En 1968, des discussions très poussées débouchent sur des documents de travail, qu’on appelle « thèses de Lyon ». En 1970, les Églises réformées et luthériennes de l’ensemble de l’Europe adoptent à un texte, la Concorde du Leuenberg qui constate leur accord sur l’essentiel et où elles se déclarent en pleine communion. On n’aboutit cependant pas à des unions, mais à des relations très étroites. En France, en 1972, se met en place le conseil permanent luthéro-réformé (CPLR) qui organise la collaboration entre les quatre églises.

Les alsaciens franchissent une étape supplémentaire en 2006 : luthériens et réformés y forment ensemble « l’Union des Églises Protestantes d’Alsace-Lorraine ». La France de l’intérieur suit et en 2012-2013 se crée l’ « Église Protestante Unie ». La frontière crée par la différence de juridiction ecclésiale empêche un regroupement qui concernerait l’ensemble du territoire français. Le processus d’unification institutionnelle a été très long, ce qu’on ne doit pas, à mon sens, regretter. Il fallait surmonter des réticences et des méfiances, dont beaucoup avaient des raisons autres que théologiques et religieuses. La lenteur du processus a permis de multiplier les rencontres, d’apprendre à travailler ensemble, de mieux se connaître, bref de s’apprivoiser.

2. Les différences

Après ces indications historiques, je passe à ma seconde partie : qu’est ce qui sur le fond, dans leurs convictions et dans leurs pratiques religieuses, dans leur théologie et dans leur spiritualité distingue les luthériens et les réformés ? Il n’est pas facile de répondre à cette question parce que, comme je viens de le signaler, au fil des siècles, les frontières se sont brouillées, des métissages se sont produits et les différences se sont estompées. Je vais relever quatre des oppositions traditionnelles (il y en d’autres, je m’en tiens à celles qui me paraissent les plus importantes). Elles viennent du passé ; on pourrait considérer qu’elles sont révolues. Pourtant, si effectivement on leur accorde beaucoup moins d’importance qu’autrefois, elles demeurent sous une forme atténuée ; elles ont un certain impact sur le présent et suscitent parfois des malaises ou des incompréhensions réciproques. Ces quatre oppositions concernent premièrement l’organisation de la vie ecclésiale, deuxièmement l’engagement social qu’implique la foi, troisièmement la compréhension de la sainte Cène, et enfin la portée de l’affirmation évangélique que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant

1. L’organisation de la vie ecclésiale

J’ai dit que Luther avait centré sa réforme sur la proclamation de la gratuité du salut, de la justification par la foi. Il lutte avec passion et de toutes ses forces pour que ce message soit clairement proclamé ; il veut extirper de l’église tout ce qui le contredit ou l’obscurcit. Le reste ne l’intéresse guère, lui est assez indifférent et il y touche le moins possible. Aussi, les luthériens continuent à utiliser des églises anciennement catholiques sans les transformer ou en les modifiant le moins possible ; ils gardent tableaux, statues, crucifix, vêtements et couleurs liturgiques. Ils ne suppriment pas les fêtes traditionnelles pour les moissons, les vendanges ou pour les saints. Il leur arrive de continuer à faire le signe de Croix et à organiser des processions. Ils sont très conservateurs et les anabaptistes leur reprochent de croire qu’ils ont réformé l’église alors qu’ils se sont contentés de changer la prédication.

De leur côté, nous l’avons vu, les réformés ont pour souci majeur la conformité aux Écritures. Ils entendent abolir dans l’église tout ce qui n’a pas de fondement ou de justification biblique. Ils suppriment les tableaux, de statues, les vêtements et de couleurs liturgiques, le signe de croix, puisqu’il n’en est pas question dans le Nouveau Testament. Quand une église anciennement catholique devient réformée, ils en réorganisent l’agencement et la décoration ; ils en enlèvent même les croix (c’est au début du vingtième siècle qu’elles font massivement leur entrée dans les temples réformés). Ils essaient de tout disposer et organiser en suivant au plus près possible les indications bibliques.

J’illustre cette différence par un souvenir personnel. En décembre 1960, j’étais aumônier militaire en Algérie, et je participais à une rencontre pour préparer les célébrations de Noël. Cette rencontre s’ouvrait par un culte, et le collègue qui le présidait, un luthérien alsacien, avait disposé sur la table des bougies. Le culte terminé, un réformé l’a apostrophé : « quel passage de la Bible vous autorise-t-il à allumer des cierges pour célébrer Dieu ? » Le luthérien lui a répondu du tac au tac : « quel passage de la Bible me l’interdit ? ». En simplifiant et en caricaturant, on pourrait dire que les luthériens ont pour principe de supprimer tout ce qui contredit expressément la Bible, alors que les réformés ont pour principe de n’admettre que ce que la Bible ordonne expressément. Entre parenthèses, l’exemple que je viens de donner illustre aussi le métissage dont j’ai parlé. Aujourd’hui à Maguelone, personne, à ma connaissance, ne s’insurge contre la couronne d’avent des cultes de décembre ; il y a 60 ans, je vous garantis qu’elle aurait soulevé une tempête de protestations.

2. L’engagement social du chrétien

Pour expliquer la deuxième différence, celle qui porte sur l’engagement social du chrétien, je pars d’une question à la fois simple et difficile : De quoi est-il surtout question dans l’évangile ? Quel est le contenu central de son message ou de son enseignement?

À cette question, le luthéranisme répond qu’il s’intéresse principalement, presque uniquement à la relation de Dieu avec chaque être, chaque individu humain. Le lien personnel entre Dieu et le croyant, voilà le cœur et la substance du christianisme. Il ne concerne pas vraiment la société, son organisation et son fonctionnement. Un grand théologien luthérien du début du 20ème siècle, Adolf Harnack résume l’évangile dans ces deux mots : « Dieu et l’âme » ; on dirait aujourd’hui la grâce et la foi. Cette réponse favorise une spiritualité de l’intériorité, assez indifférente aux problèmes de la société. Ces problèmes ne relèvent pas de l’évangile. Le spirituel et le temporel forment deux univers distincts, séparés, sans grand rapport l’un avec l’autre. Cette compréhension de l’évangile a engendré un grand conformisme politique. Les luthériens allemands ont soutenus les princes, puis le kaiser et les pouvoirs en place ; certains (pas tous) ont condamné au temps d’Hitler la résistance de l’Église confessante non pas parce qu’ils auraient été nazis, mais parce que pour eux, la spiritualité n’avait rien à voir avec les affaires de ce monde.

Aux yeux des réformés, l’évangile c’est certes la grâce et la foi, mais c’est aussi la proclamation de la venue du Royaume de Dieu. À une piété trop intime, à une religion qui donne la priorité à l’intériorité et à la liturgie, à une foi qui se cantonne dans le privé, Zwingli oppose une formule pittoresque : « rendre un culte à Dieu, dit-il, ce n’est pas péter entre quatre murs » - non c’est aller dans les rues sur les places, et y agir. La spiritualité a donc une dimension nécessairement publique et politique. Pour les réformés, l’évangile ne se résume pas à « Dieu et l’âme » il concerne aussi le monde où il faut manifester et concrétiser la volonté de Dieu ou du Christ. Les réformés ont estimé devoir s’engager dans le temporel, ils ont donné naissance à des mouvements comme le christianisme social. Alors que le luthéranisme s’efforce de rester politiquement neutre, les réformés estiment que leur foi les conduit à prendre parti aussi dans ce domaine.

Sur ce deuxième point, on constate également des métissages et des reclassements. On trouve des réformés hostiles par principe aux interventions du religieux dans le politique et des luthériens qui les jugent nécessaires. Il n’en demeure pas moins que la compréhension réformée de l’évangile conduit, plus que la luthérienne, à insister sur la responsabilité du chrétien dans et pour le monde, tandis que la compréhension luthérienne conduit, plus que la réformée, à privilégier la piété et l’intériorité.

3. La Cène

Troisième point, la Cène. J’en ai parlé dans ma partie historique. Pour Luther, quand on célèbre la Cène, le pain et le vin sont réellement transformés en corps et sang du Christ ; ils ne sont changés que durant la célébration ; quand elle est terminée, ils redeviennent ce qu’ils étaient auparavant, du pain et du vin ordinaires. Cette thèse, Zwingli la rejette et la combat. Zwingli avait été aumônier dans un lieu de pèlerinage ; il y avait constaté les superstitions qui entouraient le sacrement et il craignait tout ce qui pouvait en favoriser une conception magique ; les thèses de Luther lui paraissaient non seulement fausses, mais aussi dangereuses.

Selon Zwingli, quand on célèbre la Cène, le pain reste du pain et le vin reste du vin. Le Christ nous rencontre, se rend présent pour nous dans la foi ; il le fait dans l’âme, dans le cœur, dans la vie de ses fidèles, et non dans des objets matériels, tels que le pain et le vin. Sa présence est spirituelle, intérieure. Du coup, nous risquons de l’oublier et personne ne peut la percevoir du dehors. C’est pourquoi nous prenons la Cène : afin de nous la rappeler à nous-mêmes et afin d’en témoigner auprès des autres. Le pain et le vin ne sont pas les porteurs de la présence du Christ, mais des signes qui aident à en avoir conscience et qui permettent de l’exprimer. Ce à quoi Luther réagit violemment. Dans le monastère où il a longtemps vécu, la célébration de l’eucharistie était un temps très fort, un moment intense. Il y tenait et il avait le sentiment que Zwingli dévalorisait la Cène, qu’il en diminuait la valeur et l’importance. Calvin a tenté un compromis, et, du coup, il s’est attiré l’hostilité des luthériens qui l’ont attaqué avec virulence.

Une opposition au départ aussi radicale rend difficile de parvenir une entente. Les textes d’accord luthéro-réformés contemporains n’arrivent pas à proposer une conception commune de la Cène ; aucune formulation ne peut en « rendre compte de manière satisfaisante », dit l’un d’eux, ce qui revient à reconnaître qu’on n’a pas trouvé de solution. Il n’y a là rien de déshonorant, car il s’agit d’un problème très compliqué. La différence subsiste donc, mais on admet qu’elle ne justifie pas une séparation et que peuvent faire partie d’une même Église les tenants des deux positions.

Cette question me semble préoccuper surtout les théologiens et les pasteurs. Une enquête montrerait probablement que des divergences de ce genre laissent indifférents la plupart des fidèles, alors qu’aux 16 et 17ème siècle, elles ont entrainé de très fortes animosités et séparations.

4. Jésus le Christ

Dernière différence, elle aussi très théologique : la compréhension qu’on a du Christ. Luthériens et réformés s’accordent pour affirmer qu’en Jésus Dieu est présent et nous rencontre. En Jésus, existent et se rejoignent l’humain et le divin. Se pose alors la question suivante : comment dans la personne de Jésus s’articulent l’humanité et la divinité ?

Pour les luthériens se produit un compénétration. Permettez moi une comparaison un peu triviale avec le café au lait. Au départ, il y a du café et du lait séparés l’un de l’autre dans des pots différentes. Vous les versez dans le même bol et vous obtenez du café au lait. Ensuite, vous ne pouvez plus revenir en arrière, les séparer, isoler le café du lait. De la même manière, divinité et humanité au départ sont séparées et distinctes. En Christ, elles se mélangent, deviennent indissociables, n’existent plus l’une sans l’autre. Quand vous avez Dieu, vous avez aussi Jésus et quand vous avez Jésus, vous avez aussi Dieu.

Pour les réformés, divinité et humanité ne s’amalgament pas mais s’attachent l’une à l’autre, comme les deux voitures d’une rame de TGV. Elles sont étroitement liées entre elles, on ne peut pas les détacher l’une de l’autre ; elles restent cependant distinctes ; vous êtes dans la voiture 4 ou la voiture 5, pas dans les deux à la fois. De même en Christ, l’humanité et la divinité sont reliées l’une à l’autre, tout en restant distinctes : il y a des choses qui appartiennent à Dieu et non à Jésus, il y en a d’autres qui appartiennent à Jésus et non à Dieu.

On est ici dans de hautes spéculations et on a envie de leur dire : tout cela est très beau, mais qu’en savez vous ? Pourtant, la différence que je viens de signaler a deux conséquences pratiques.

La première concerne la piété. Les luthériens diront volontiers que Marie est mère de Dieu (elle est mère de Jésus, mais puisque que quand Jésus est là, Dieu l’est aussi, on peut dire « mère de Dieu »). Leurs chants de Noël parlent du berceau de Dieu, des langes de Dieu (ils ne vont pas plus loin et ne parlent pas de couches à changer, ce qui dérangerait la poésie de Noël). Ils disent que Dieu est crucifié et meurt à Golgotha. De telles expressions répugnent aux réformés : pour eux Marie est mère de l’homme Jésus, pas de Dieu, berceau et langes sont ceux du bébé Jésus pas de Dieu, et à Golgotha, c’est Jésus qui meurt pas Dieu. Traditionnellement, on le constate par exemple chez Calvin, les réformés n’adressaient pas de prières à Jésus, ils priaient Dieu au nom de Jésus, alors que les luthériens adressaient sans difficulté des prières à Jésus.

La seconde conséquence, c’est que pour les luthériens, on ne sait rien du vrai Dieu, qu’on n’en a aucune expérience quand on ignore Jésus et qu’on ne croit pas en lui. D’où un rejet radical du judaïsme postchrétien et de l’islam. « Il ne sert de rien, écrit Luther, aux juifs et aux turcs de croire au Dieu qui a créé les cieux et la terre. Celui qui ne croit pas au Christ ne croit pas en Dieu ». Le luthéranisme n’accorde aucune valeur spirituelle aux religions non chrétiennes. Au contraire les réformés pensent qu’en dehors de Jésus on peut avoir une connaissance de Dieu, une connaissance certes insuffisante, défectueuse mais néanmoins réelle. Ils sont donc beaucoup plus positifs en particulier envers les juifs et donnent beaucoup plus d’importance à l’Ancien Testament.

Conclusion

Voilà donc les principales différences entre réformés et luthériens. Il en existe quelques autres, moins importantes et que je laisse de côté. Aussi bien l’Union des Églises protestantes d’Alsace Lorraine que l’Église Protestante Unie déclarent qu’en leur sein les paroisses et les personnes restent ou luthériennes ou réformées, on ne leur demande pas d’effacer ou d’abolir ce qui les distingue et de devenir autre chose que ce qu’elles sont. Autrement dit, l’unité y est conçue non pas sur le modèle du café au lait, mais sur celui des deux voitures de TGV. Je m’en réjouis, et en ce qui me concerne, je continuerai à être un réformé libéral tout en devenant probablement membre de l’Église Protestante Unie – je dis « probablement », parce que cette Église n’a pas encore rédigé sa déclaration de foi et que je n’y adhérerai évidemment pas si je ne peux pas accepter, faire mienne cette confession de foi.

André Gounelle
Conférence donnée à Montpellier au temple de la rue Maguelone
2013

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André Gounelle

Professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Montpellier

Webmaster : Marc Pernot