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Brebis sans berger
Matthieu 9, 35 à 10, 2

 

Dans le chapitre 9 de l’évangile de Matthieu, nous lisons au v. 36 : « Voyant la foule, Jésus fut pris de pitié pour elle, parce qu’elle était fatiguée et abattue, comme des brebis qui n’ont point de berger ». Ce verset, qui introduit et explique la mission confiée aux disciples, pose un problème d’interprétation. Il y a deux manières possibles de le comprendre et de l’expliquer. Quand on consulte les prédications et les commentaires qui lui ont été consacrés, on s’aperçoit qu’ils se divisent en gros entre deux grandes catégories.

Pour les uns, Jésus pense ici aux non-croyants, à ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui. Ils représentent la grande majorité. Même dans cette région de Galilée dont il a parcouru les villes et les villages, même là où il a prêché et agi, la plupart ignorent tout de lui. Cette foule que Jésus regarde et dont il a pitié ne le connaît pas. Elle est abattue et désemparée parce qu’elle ne sait pas où aller, ni vers qui se tourner pour donner sens de la vie. Le bon berger est là, tout près, mais elle ne le sait pas. Il importe donc de lui annoncer le Christ, de la convertir à l’évangile. C’est pour cette tâche, pour la prédication aux non-croyants que Jésus souhaite, demande et désigne des ouvriers. Il veut les envoyer vers la foule pour qu’ils l’éclairent, la convainquent et que la foi se répande dans le monde. Ainsi compris, ce verset a très souvent servi pour des cultes missionnaires, pour des appels en faveur de sociétés et d’entreprises d’évangélisation.

Selon une deuxième série de commentaires, ce texte ne parle pas de la mission ou de l’évangélisation, mais de la vie de l’église ; il vise non pas les païens, proches ou lointains, mais plutôt les chrétiens et leurs communautés. On estime ici que la foule qui entoure Jésus se compose de ceux qui ont entendu son enseignement dans les synagogues, qui ont vu ses miracles, qui ont été touchés par sa prédication et son action et qui ont décidé de s’attacher à ses pas, de le suivre. Ce sont des convertis, des croyants. Ils ne savent pas cependant que faire, comment vivre, quelles orientations prendre pour être fidèles à cet évangile qui leur a été annoncé et qu’ils ont reçu, d’où leur découragement et leur inquiétude. Ils ont besoin qu’on les guide, qu’on les instruise, qu’on les organise. Par ses paroles, par son activité, Jésus a réuni autour de son message beaucoup gens ; il a fait surgir une assemblée. Cette assemblée, il souhaite la transformer en association, il veut passer de la foule pagailleuse à une communauté structurée, avec des responsables. Les ouvriers que Jésus désire auront pour tâche et d’exercer les fonctions et les responsabilités nécessaires à la vie et au développement des paroisses. Expliqué de cette manière, ce verset a très souvent servi pour des cultes d’installation ou de consécration de pasteurs, de conseillers presbytéraux, de diacres, de catéchètes, etc.

Telles donc les deux interprétations qu’on a proposées de ce verset de l’évangile de Matthieu. Chacune a pour elle des arguments et on peut se demander s’il faut vraiment choisir entre elles. En effet, il n’y a pas d’un côté les païens et de l’autre les chrétiens, nous sommes tous un mélange de foi et de non foi ; contrairement à ce que prétendent les églises dites de professants, il n’existe pas de frontières étanches entre les deux catégories, pas de séparation radicale entre ceux qui font partie d’une paroisse et ceux qui sont étrangers à toute pratique religieuse : nous avons tous également besoin d’être évangélisés et guidés. Le débat entre les deux thèses a quelque chose d’un peu artificiel.

Même si je relativise l’opposition entre les deux lectures de ce texte, je penche néanmoins pour la seconde qui me semble la plus juste. Deux raisons me poussent en ce sens.

D’abord, lorsque l’évangile compare la foule à un troupeau sans berger, il fait une citation ; il reprend une image qu’on rencontre à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament. Or, chaque fois, le « troupeau sans berger » désigne le peuple d’Israël, le peuple de Dieu, inquiet, désemparé, menacé parce qu’il n’a plus de guides politiques et religieux. Il lui manque des responsables pour le conduire sur les chemins d’une histoire chaotique. Il ne s’agit donc pas des païens et de leur conversion, mais des croyants et de l’organisation de la communauté.

Ensuite, seconde raison, cette interprétation correspond à ce qui se passe au moment où Matthieu, probablement autour des années 80 de notre ère, publie son évangile. La prédication des apôtres a porté des fruits. Elle fait se lever une moisson qui, sans être immense, apparaît tout de même relativement assez importante. Partout, autour du bassin de la Méditerranée, des groupes chrétiens se constituent, des paroisses se forment. Il devient nécessaire de les structurer, de les coordonner et surtout de les instruire. C’est à leur intention qu’on rédige le Nouveau Testament, qu’on groupe des épîtres ou plus exactement des extraits d’épîtres de Paul, qu’on met par écrit, avec les évangiles, les souvenirs que ses compagnons ont gardé de Jésus. Ces communautés ont besoin de repères, de références et de guides. La préoccupation autrefois ressentie par Jésus répond à la situation du christianisme dans le dernier tiers du premier siècle, ce qui explique que Matthieu prenne soin de la consigner dans son livre.

Pour ces deux raisons, mais on peut évidemment les discuter et avoir un autre avis, je me rallie à l’interprétation ecclésiastique de ce verset. En me plaçant dans cette perspective, je relève et souligne trois points dans ce texte qui me paraissent importants et significatifs : d’abord, la pitié qu’éprouve Jésus ; ensuite, la fatigue ou le désarroi de la foule ; enfin le besoin de bergers qu’ont les brebis.

La pitié ou la compassion de Jésus

1. Je commence par la pitié ou la compassion de Jésus. Le terme grec employé dans le texte original n’a pas d’équivalent exact en français. Il désigne cette tendresse inquiète, voire angoissée, cette affection où se mêlent l’anxiété et l’espoir qu’on éprouve pour un proche qui souffre ou qui traverse une période difficile ; quelque chose que connaissent bien les parents en souci pour leurs enfants. Dans les milieux religieux juifs, ce genre de sentiment n’était guère répandu. Vis-à-vis de la foule, on adoptait essentiellement deux attitudes : soit le mépris soit la colère. Le mépris se rencontre chez beaucoup de pharisiens qui jugent le peuple insuffisamment fidèle, qui estiment sa foi superficielle, peu exigeante, encombrée de croyances et de pratiques douteuses. Les pharisiens prennent leurs distances ; ils se séparent (pharisiens veut dire séparé) pour former une secte qui n’admet en son sein qu’une élite de purs à la vie et aux croyances exemplaires. La colère, nous en avons un exemple avec Jean-Baptiste. Il dénonce, accuse, condamne. Avec violence, il s’en prend aux manques et aux défaillances de la foule. Il la secoue brutalement, l’accable et l’écrase de ses reproches.

Jésus ne partage ni ce mépris hautain ni cette colère véhémente ; il ressent, au contraire, un sentiment de compassion et de sollicitude. Il veut venir au secours de cette foule, l’aider et la soulager. On peut, on doit en tirer une indication quant à la fonction et au rôle de ceux qui exercent un ministère, qui remplissent la fonction de « berger ». Ils ont pour tâche de manifester la compréhension et la tendresse de Dieu. Ils doivent être des signes de sa compassion pour le monde et pour chaque être humain.

On ne fera pas changer ceux dont il nous semble, à tort ou raison, que la foi et la spiritualité laissent à désirer et qui ne gardent avec l’église qu’un lien assez vague en se détournant et en se désintéressant d’eux, en ne s’en occupant pas. On n’aidera pas les tièdes, les périphériques les non pratiquants en les mettant perpétuellement en accusation, en fustigeant leurs carences. On n’apportera quelque chose aux uns et aux autres qu’en leur annonçant l’amour de Dieu. Les responsables d’Église ne sont pas là pour juger, pour souligner fautes et insuffisances. Ils ont pour mission, pour vocation de proclamer que Dieu balaie et efface tout cela, qu’il n’en tient aucun compte et qu’il vient vers nous, tels que nous sommes pour nous aider, nous prendre en charge nous conduire vers lui. L’évangile n’est pas la mauvaise nouvelle de notre culpabilité, et de la colère ou du mépris de Dieu ; il est la bonne nouvelle de la bienveillance et de l’affection de Dieu.

La lassitude de la foule

2. Je relève, en deuxième lieu, la lassitude de la foule. Elle est fatiguée parce que gagner sa vie est une tâche dure et pénible, encore plus qu’aujourd’hui, dans la Palestine du premier siècle. Elle est découragée et désorientée parce qu’elle comprend mal le temps qu’elle vit où Israël, le peuple de Dieu, se trouve vaincu, dominé, asservi ; ce monde où les romains, des païens idolâtres, triomphent et gouvernent la déconcerte. De plus, elle est troublée par les différents courants et les nombreux prédicateurs qui la sollicitent en prétendant tous lui parler au nom de Dieu. De même, aujourd’hui, nous nous sentons surchargés et harassés par l’effort constant que dans tous les domaines, la vie nous impose. Nous sommes également désemparés par les changements trop rapides et trop nombreux qui caractérisent notre époque. Et de multiples idéologies, spiritualités, sectes, religions se manifestent, et augmentent la confusion des cœurs et des esprits. Qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? Il arrive parfois que l’Église devienne elle aussi par ses exigences un fardeau de plus qui pèse sur nos épaules, et par ses mutations, une cause supplémentaire de désarroi. Jésus ne vient pas augmenter l’abattement de ses contemporains, mais lui apporter remède. Les églises ne sont pas là pour soulager les fidèles et non pour accroître enter leur stress. Leurs responsables ont pour mission d’aider à s’orienter dans le chaos des existences et dans les troubles du monde. Ils doivent non pas empêcher les évolutions nécessaires, inéluctables, mais y préparer et y acheminer en douceur. En partie grâce à leur ministère, les églises seront alors vraiment des signes de cette joie et de cette lumière qui rayonnent de l’évangile.

Un besoin de bergers

3. Pour Jésus, la foule des fidèles a besoin de bergers. Dans cette perspective, il désigne les « douze », non pas dans le but de se créer une garde rapprochée, mais pour qu’il soient les ouvriers de sa moisson. Il n’imagine pas une organisation et un fonctionnement de l’église qui rendrait superflus les ministères. Au cours de l’histoire, on les a parfois contestés. Ainsi, au seizième siècle, certains groupes radicaux ont voulu les supprimer au nom de l’égalité de tous les chrétiens et de leur responsabilité collective. Certes, et la Réforme l’a justement proclamé, tous les êtres humains sont égaux devant Dieu. Exercer une charge dans l’église ne confère aucune supériorité, aucun privilège, aucun pouvoir particulier. Certes, Jésus n’a pas choisi un homme seul, une sorte de pape avant la lettre, ou un commandeur des croyants. Il a formé une équipe et les Églises Réformées soulignent justement la collégialité des conseil : on n’est pas conseiller presbytéral, on n’est pas pasteur tout seul ; on l’est avec d’autres, dans un ensemble où on est solidaire plus que solitaire, même si chacun a sa tâche propre et a à assumer personnellement ses responsabilités. Certes, on peut organiser les paroisses tout autrement que nous le faisons. Il n’en demeure pas moins, que quelle que soit la formule qu’on adopte, des hommes et des femmes reçoivent vocation pour travailler au bon fonctionnement de la communauté. Certains se consacrent à son administration et à son animation, d’autres à l’annonce et à l’explication de l’évangile ou à la réflexion sur les problèmes de l’heure. Quelques uns se consacrent à l’entraide ou à divers engagements. Il n’y a rien là d’anormal. Si on ne se répartit pas le travail, on introduit la confusion, on installe le désordre et on se met hors d’état de répondre à la préoccupation de Jésus. D’où les ministères : tout le monde n’a pas le temps ni le don, ni la vocation de prêcher et d’enseigner. Tout le monde n’a pas les connaissances et la formation nécessaires pour faire des études bibliques, pour exposer les grands principes de la foi, pour diriger un diaconat, pour animer une paroisse. Et tout le monde n’y est pas appelé. Mais, tous, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui aient le temps de nous écouter, le souci de nous parler, qui nous aident à y voir clair en nous-mêmes et qui cherchent avec nous à mieux comprendre, à mieux recevoir, à mieux mettre en pratique l’évangile dans le monde et dans la situation qui sont les nôtres. Ces bergers ou ces moissonneurs, ces pasteurs et ces conseillers sont des signes qui nous sont donnés de la sollicitude du Christ et de la présence aimante de Dieu dans nos vies.

André Gounelle

 

 

André Gounelle

 

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André Gounelle

Professeur émérite de la faculté de théologie protestante de Montpellier

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